La réponse est nuancée. Certains enfants ont besoin d’espace lorsqu’ils sont très fâchés, débordés ou surstimulés. Ils peuvent ne plus vouloir parler, être touchés ou avoir quelqu’un trop près d’eux.
Mais avoir besoin d’espace n’est pas la même chose qu’avoir besoin d’être laissé seul avec ce qui les submerge.
Chez l’enfant, la capacité à retrouver son calme se construit progressivement. Avant de pouvoir traverser seul une grande émotion, il a souvent besoin d’avoir vécu de nombreuses fois l’expérience d’un adulte qui reste solide, disponible et sécurisant pendant que la tempête passe. Dans l’approche de Neufeld, le développement émotionnel prend justement racine dans une relation où l’enfant peut ressentir ses émotions en sécurité.
Le but n’est donc pas de calmer l’enfant à sa place ni de l’obliger à rester près de nous. Il est de lui offrir assez de sécurité pour qu’il puisse progressivement apprendre à retrouver son équilibre.
Les groupes d’âge proposés ci-dessous servent de repères. Certains enfants recherchent naturellement beaucoup de proximité lorsqu’ils sont bouleversés; d’autres ont davantage besoin d’espace. Leur tempérament, leur sensibilité et leur maturité peuvent faire une grande différence.
2 à 5 ans — Il a généralement encore besoin de nous pour traverser la tempête
À cet âge, le jeune enfant peut être complètement emporté par sa colère, sa peur ou sa frustration. Lui dire :
« Va dans ta chambre et reviens quand tu seras calmé »
lui demande parfois quelque chose qu’il ne sait tout simplement pas encore faire.
Il peut finir par arrêter de pleurer ou de crier parce qu’il est épuisé, parce qu’il comprend que personne ne viendra ou parce que son émotion s’est finalement éteinte. Mais le fait qu’il soit redevenu silencieux ne signifie pas nécessairement qu’il a appris à traverser ce qu’il ressent.
Le parent peut plutôt rester disponible : « Je vois que c’est vraiment difficile. Je reste près de toi. »
Cela ne signifie pas forcément le prendre dans ses bras ou lui parler continuellement. Un enfant très frustré peut repousser le parent, ne pas vouloir être touché ou demander : « Va-t’en! »
On peut alors lui donner un peu d’espace sans retirer complètement notre présence :
« D’accord. Je vais m’asseoir un peu plus loin. Je suis là si tu as besoin de moi. »
Dans son livre Deborah MacNamara décrit justement l’importance de venir aux côtés des émotions du jeune enfant et de lui donner des mots pour ce qu’il vit, plutôt que d’exiger immédiatement qu’il reprenne le contrôle.
« Est-ce qu’il me demande réellement de l’espace, ou est-ce que je l’éloigne parce que son émotion est difficile pour moi à supporter? »
6 à 8 ans — Il peut commencer à découvrir ce qui l’aide à retrouver son calme
À cet âge, certains enfants commencent à savoir qu’ils ont besoin d’aller dans leur chambre, de dessiner, de se blottir sous une couverture ou simplement de ne plus parler pendant quelques minutes.
Cette capacité est précieuse. Le parent peut l’encourager :
« Tu veux rester un peu seul ou tu préfères que je reste près de toi? »
L’enfant commence ainsi à découvrir ce qui l’aide vraiment.
Mais « prendre de l’espace » ne devrait pas devenir :
« Reviens quand tu seras capable de bien te comporter. »
Cette phrase peut involontairement faire comprendre à l’enfant que certaines émotions éloignent le parent.
On peut plutôt dire :
« Tu peux prendre le temps dont tu as besoin. Je suis dans la cuisine et nous nous retrouverons après. »
Le lien reste intact.
Lorsque l’émotion est passée, le parent peut revenir sur ce qui s’est produit. Le retour est important : se calmer ne règle pas toujours le problème qui a déclenché la crise.
« Est-ce que je lui offre un espace qui l’aide, ou est-ce que je retire ma présence jusqu’à ce que son comportement redevienne plus facile pour moi? »
9 à 12 ans — Il peut vouloir être seul sans vouloir être abandonné
L’enfant plus âgé peut très clairement dire :
« Laisse-moi tranquille! »
Et parfois, c’est exactement ce dont il a besoin.
Il peut avoir besoin de fermer sa porte, écouter de la musique, lire, marcher ou simplement ne plus parler pendant quelque temps.
Respecter cette demande peut être une façon de reconnaître qu’il commence à connaître ses propres limites.
Mais le parent peut tout de même laisser une porte ouverte sur le plan relationnel :
« D’accord. Je vais te laisser tranquille un moment. Je reviendrai te voir un peu plus tard. »
Cette dernière phrase est importante.
L’enfant sait ainsi que son parent ne le poursuit pas, mais ne disparaît pas non plus.
Le parent pourra ensuite revenir :
« Ça va un peu mieux? Veux-tu me raconter ce qui s’est passé ou tu préfères encore attendre? »
Le but n’est pas de forcer la discussion, mais de montrer que la relation tient même après une grosse émotion.
« Lui donner de l’espace l’aide-t-il à retrouver son équilibre, ou sommes-nous en train d’éviter tous les deux ce qui s’est passé? »
Adolescence — Respecter son besoin d’espace sans disparaître
Avec un adolescent, le besoin de se retirer est souvent beaucoup plus marqué.
Une dispute peut devenir contre-productive si le parent continue à suivre l’adolescent dans la maison, à lui demander de parler immédiatement ou à ajouter des explications alors qu’il est déjà saturé.
Dans ce cas, faire une pause peut être très sain :
« On va arrêter ici. Je vais te laisser respirer et nous reprendrons cette conversation plus tard. »
Le parent reconnaît que son adolescent a besoin d’espace, mais il précise aussi que le sujet n’est pas abandonné.
L’adolescent peut donc se retirer sans avoir à croire que le lien est rompu.
« Je ne vais pas te poursuivre. Mais je suis là, et nous nous reparlerons. »
Cette posture correspond bien à l’importance que l’approche de Gordon Neufeld accorde au lien comme contexte de sécurité et d’influence parentale. Les enfants et les adolescents sont généralement plus capables de traverser leurs émotions lorsqu’ils peuvent compter sur une relation qui demeure disponible.
Il faut toutefois distinguer un adolescent qui a besoin de quelques heures pour retrouver son calme d’un adolescent qui s’isole profondément, coupe le contact pendant de longues périodes ou présente des signes inquiétants. Dans ces situations, « lui laisser son espace » ne doit pas devenir une façon d’éviter de vérifier comment il va
« Est-ce que je respecte son besoin d’espace tout en restant disponible, ou est-ce que je me retire complètement parce que la situation est devenue trop difficile? »
Alors, vrai ou faux?
FAUX, si cela signifie que l’enfant doit apprendre à gérer ses émotions en étant systématiquement laissé seul dès qu’il pleure, crie ou perd le contrôle.
La capacité à se calmer seul ne surgit pas simplement parce qu’on exige l’autonomie. Elle se développe progressivement à travers la maturation et l’expérience répétée d’émotions traversées dans un contexte de sécurité relationnelle. L’approche de Neufeld met précisément l’accent sur la relation comme lieu où l’enfant peut sentir et développer sa capacité émotionnelle.
VRAI, si l’enfant ou l’adolescent montre qu’il a besoin d’espace et que cet espace l’aide réellement à retrouver son équilibre.
Il peut être seul dans sa chambre sans être laissé seul émotionnellement.
Le parent peut respecter sa distance tout en lui faisant savoir :
« Je suis là. Nous nous retrouverons lorsque tu seras prêt. »
Le but n’est donc pas de choisir entre présence et autonomie.
Le parent offre d’abord sa disponibilité; l’enfant apprend progressivement à s’appuyer de plus en plus sur ses propres ressources.
L’enfant peut avoir besoin d’espace sans avoir besoin de perdre notre présence.
Dans la vraie vie…
Il arrive que notre enfant soit tellement en colère que nous n’ayons plus nous-mêmes la capacité de rester calmement près de lui.
Nous pouvons avoir besoin de nous éloigner.
Et parfois, c’est même la meilleure chose à faire.
Le parent peut dire :
« Je suis trop fâché pour continuer comme ça. Je vais prendre quelques minutes pour retrouver mon calme et je reviendrai. »
Prendre une distance pour éviter de crier, de menacer ou d’aggraver la situation n’est pas abandonner l’enfant.
La différence se trouve surtout dans ce qui se passe ensuite.
Est-ce que nous revenons?
Est-ce que le lien est toujours là?
Est-ce que l’enfant comprend qu’il n’a pas perdu son parent parce qu’il a eu une grosse émotion?
Nous n’avons pas à être capables d’accompagner chaque crise parfaitement. Mais nous pouvons essayer de ne pas faire de la solitude la condition nécessaire pour que notre enfant retrouve notre présence.