Salut, moi, c’est Molly-Rose.
Si tu te demandes ce qui m'arrive, ben... voilà.
Je crois que j’ai perdu Cassie.
Pas perdue comme quand on perd quelqu’un dans un magasin. Cassie est toujours là. Je peux la voir, lui parler et même lui envoyer vingt messages auxquels elle répond parfois avec un simple pouce.
👍Un pouce.
Après tout ce que je lui ai écrit.
Mais la Cassie que je connaissais, elle, est devenue vraiment difficile à trouver.
Cassie, c’est ma cousine.
Quand nous avions huit ans, nous disions que nous étions des jumelles de cœur.
Aujourd’hui, je ne porterais probablement pas un chandail avec cette phrase écrite dessus…
mais je le pense encore.
Depuis toujours, Cassie et moi avons nos choses à nous.
Notre série.
Notre recette de chocolat chaud avec beaucoup trop de guimauves.
Nos blagues que personne d’autre ne comprend.
Et surtout notre mot secret : chou-fleur.
On l’utilise quand quelque chose est tellement horrible qu’aucun autre mot ne suffit.
Une journée de pluie pendant les vacances?
Chou-fleur.
Une panne de Wi-Fi?
Double chou-fleur.
Un vrai chou-fleur?
Je préfère ne pas en parler.
Mais depuis le début de l’année scolaire, Cassie change.
Elle s’habille autrement, elle écoute de la musique qu’elle détestait avant et elle passe beaucoup de temps à envoyer des messages à des filles de son école.
Bon, tout cela ne devrait pas être très grave.
Moi aussi, je change parfois d’idée.
Pendant trois semaines, j’ai même cru que j’aimais les olives.
C’était une période étrange de ma vie.
Le problème, ce n’est pas vraiment que Cassie change.
Le problème, c’est qu’elle agit parfois comme si ce que nous aimions avant était devenu gênant.
Et comme j’en faisais partie…
je commençais à me demander si j’étais devenue gênante, moi aussi.
Est-ce que ça t’est déjà arrivé?
Quelqu’un est toujours là, juste devant toi…
mais tu ne sais plus vraiment quelle place tu occupes auprès de cette personne?
Tu vois, un samedi, Cassie est venue chez nous.
J’avais tout préparé.
Du maïs soufflé au fromage.
Deux couvertures.
Et le dernier épisode de notre série.
Nous attendions cette finale depuis des semaines.
Enfin, moi, je l’attendais.
Cassie s’est assise sur le canapé en gardant son téléphone dans la main.
— On commence? lui ai-je demandé.
— Attends, Zoé m’envoie quelque chose.
J’ai attendu.
Une vidéo.
Puis deux.
Puis quatre.
Je ne sais pas ce que Zoé lui envoyait, mais c’était apparemment beaucoup plus drôle que moi et mon maïs soufflé.
— Cassou, ai-je dit, on va finir par manger tout le popcorn avant même le début.
Cassie a tourné la tête rapidement.
— Ne m’appelle pas comme ça!
J’ai cru que j’avais mal entendu.
— Cassou?
— Arrête! Zoé est en appel avec moi.
Elle a baissé le son de son téléphone, mais pas assez vite.
J’ai entendu une fille demander :
— C’est qui qui t’appelle Cassou?
Puis elle a ri.
Cassie aussi.
Pas longtemps.
Mais elle a ri.
Quelque chose s’est serré à l’intérieur de moi.
— Tu viens regarder l’épisode ou pas?
Cassie a soupiré.
— Cette série est un peu bébé maintenant.
Un peu bébé?
C’était elle qui avait insisté pour que nous recommencions toute la première saison avant la finale!
— Tu l’adorais la semaine dernière.
— Bien, j’ai peut-être changé.
— Tu as beaucoup changé, ai-je répondu.
Cassie a levé les yeux.
— Arrête de vouloir que je reste toujours pareille, Molly. J’ai une vie, moi aussi.
Ben... voilà.
La phrase était sortie.
J’ai une vie, moi aussi.
Comme si notre série, nos blagues et moi appartenions à une époque où elle n’en avait pas encore.
Ça t’est déjà arrivé qu’une personne dise seulement quelques mots…
mais que ces mots prennent tellement de place dans ta tête qu’ils repoussent tout le reste?
Cassie est retournée à son téléphone.
Moi, j’ai pris la couverture, le bol de maïs soufflé et le peu de dignité qu’il me restait.
Je suis montée dans ma chambre.
J’aurais voulu être très fâchée.
J’ai essayé.
J’ai même imaginé une excellente phrase à lui lancer lorsqu’elle viendrait s’excuser :
« Désolée, cette chambre est réservée aux gens qui n’ont pas de vie. »
C’était une très bonne phrase.
Le problème, c’est que Cassie n’est pas venue.
Alors ma colère a commencé à se transformer en autre chose.
Quelque chose de lourd.
Quelque chose qui ressemblait beaucoup à de la peine.
Le soir, maman s’est assise au bout de mon lit.
— Qu’est-ce qui s’est passé avec Cassie?
— Rien.
Maman a attendu.
Je déteste quand elle fait ça.
Elle ne pose pas quinze autres questions. Elle reste simplement là, en silence, jusqu’à ce que mon « rien » commence à se sentir très seul.
— Elle n’est plus pareille, ai-je fini par dire.
— Humm... et qu’est-ce qui te manque le plus chez la Cassie d’avant?
Je voulais répondre :
Ses vêtements normaux.
Sa bonne musique.
Son cerveau.
Mais ce n’était pas vraiment cela.
— Avant, elle me cherchait, ai-je dit. Maintenant, j’ai l’impression qu’elle essaie de me cacher.
Maman a hoché la tête.
— Alors, tu n’as pas seulement peur que Cassie change. Tu as peur de perdre ta place auprès d’elle.
Oui.
C’était exactement cela.
Je n’avais pas besoin que Cassie aime toujours les mêmes séries.
J’avais besoin de savoir qu’elle m’aimait encore, même si elle en découvrait de nouvelles.
— Est-ce que je dois simplement la laisser faire? ai-je demandé.
— Tu peux accepter qu’elle change sans accepter qu’elle te fasse sentir gênante.
Maman n’a pas dit que Cassie était encore exactement la même en dessous.
Parce que ce n’était pas vrai.
Cassie changeait réellement.
Mais moi aussi.
— Tu pourrais lui dire ce que tu ressens, a ajouté maman, sans lui demander de redevenir la Cassie de huit ans.
Facile à dire.
La Cassie de huit ans était franchement moins compliquée.
Le lendemain, je l’ai trouvée assise sur les marches du balcon.
— On peut parler?
— Oui.
Je me suis assise à côté d’elle.
— Quand tu as dit que tu avais une vie, j’ai eu l’impression que je n’en faisais plus partie.
Cassie a regardé ses chaussures.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Peut-être. Mais c’est ce que j’ai entendu.
Elle n’a rien répondu tout de suite.
Puis elle a joué avec le lacet de son espadrille.
— Zoé et les autres trouvent certaines choses bébé. Je ne voulais pas qu’elles entendent le surnom.
— Alors, pour ne pas avoir l’air gênée devant elles, c’est moi que tu as rendue gênante?
Cassie a tourné la tête vers moi.
Elle avait l’air de chercher une réponse qui la ferait paraître moins coupable.
Elle ne l’a pas trouvée.
— Oui… probablement.
— C’était vraiment chou-fleur.
Elle a presque souri.
— Double chou-fleur ?
— Au moins.
Puis son sourire a disparu.
— Je ne sais pas toujours comment être avec elles et avec toi en même temps.
Je comprenais un peu mieux.
Mais comprendre ne voulait pas dire que tout était maintenant correct.
— Tu peux aimer du rap, avoir de nouvelles amies et trouver notre série moins bonne, lui ai-je dit. Je veux seulement ne pas devenir le morceau de ta vie que tu caches.
Cassie a baissé les yeux.
— Je suis désolée.
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Parce que les excuses ne remettent pas toujours les choses exactement comme elles étaient.
Mais elles peuvent ouvrir une petite porte.
Et cette fois, je voulais vérifier ce qu’il y avait derrière.
— Tu la trouves vraiment bébé, notre série?
Cassie a fait une grimace.
— Pas tant que ça.
— Je le savais!
— Mais je veux quand même te faire écouter une chanson.
— Du rap?
— Oui.
— Est-ce que je vais pouvoir saisir une seule parole au moins?
— Mais oui, voyons... le rap n'est pas toujours si rapide qu'on n'y comprend rien.
— C’est ce que disent tous les gens qui écoutent du rap...
Cassie a ri.
Son vrai rire.
Celui qui commence tout doucement, puis qui lui fait plisser le nez.
Je le connaissais encore, ce rire-là.
Nous avons regardé la finale.
Ensuite, elle m’a fait écouter sa chanson.
Je n’ai pas détesté.
Enfin… pas tout.
Le refrain était acceptable.
Le reste ressemblait un peu à quelqu’un qui mélange trois langues en même temps, mais j’ai gardé cette réflexion pour moi.
Cassie et moi ne sommes plus exactement comme avant.
Elle a de nouvelles amies.
De nouveaux goûts.
Et parfois, elle fait encore semblant d’être beaucoup plus sûre d’elle qu’elle ne l’est vraiment.
Mais maintenant, si l’une de nous commence à se sentir laissée de côté, elle envoie simplement ceci :
Un chou-fleur.
Impossible de ne pas répondre à quelqu’un qui vous envoie un légume en pleine conversation.
Je n’ai pas retrouvé la Cassie d’avant.
J’ai plutôt découvert que notre lien pouvait changer lui aussi.
Il pouvait faire un peu de place à la personne qu’elle devenait…
sans me pousser complètement dehors.
Et après tout... on change tous un peu non ?
Et toi, est-ce que ça t’est déjà arrivé de voir quelqu’un que tu aimes changer et de ne plus trop savoir quelle place tu avais auprès de lui?